Malgré une prévalence élevée et l’absence de loi spécifique au Mali, des femmes refusent de faire exciser leurs filles. Enquête sur des choix qui bousculent les familles dans le district de Bamako. À Bamako, alors que l’excision reste encore pratiquée dans un grand nombre de familles et de communautés, des mères font le choix de ne pas y soumettre leurs filles. Selon l’Enquête Démographique et de Santé 2023-2024 au Mali, 89% des filles et femmes de 15 à 49 ans ont subi une forme de mutilations génitales féminines (MGF).
Dans le district de Bamako, 91% des femmes âgées de 15 à 49 ans ont subi une excision selon cette même enquête, un taux parmi les plus élevés du pays avec ceux de Kayes, Koulikoro, Sikasso et Ségou où il dépasse 95%. Dans ce contexte, dire non à l’excision reste un acte « non conforme ». Pour les mères qui font ce choix, la décision n’est jamais anodine, elle signifie souvent aller à l’encontre des habitudes familiales, des pressions sociales ou de croyances profondément ancrées. Ces femmes racontent des parcours marqués par le questionnement, la crainte du jugement et surtout la volonté de protéger leurs filles.
Une ambiguïté juridique qui pèse sur les familles
Contrairement au Burkina Faso qui a criminalisé l’excision en 1996, le Sénégal en 1999, le Niger en 2003, le Mali ne dispose à ce jour d’aucune loi interdisant spécifiquement cette pratique néfaste. Face au débat récent sur les réseaux sociaux autour de l’excision et conformément aux engagements nationaux et internationaux de l’Etat, la Commission Nationale des Droits de l’Homme (CNDH), à travers le Communiqué N°0017-2026/CNDH-P.I, relatif à l’atteinte au droit à l’intégrité physique, réclame l’adoption d’une loi spécifique pour criminaliser l’excision et protéger les filles et femmes du Mali. Elle appelle également à l’intensification de la sensibilisation pour faire évoluer les mentalités.
L’institution nationale des droits de l’homme s’appuie sur la Constitution du 22 juillet 2023, la Convention des Nations Unies sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDEF de 1979), ainsi que le Protocole additionnel à la Charte Africaine des Droits de l’Homme et des Peuples (CADHP) relatif aux droits et au bien-être de l’enfant.
Les organisations nationales de défense des droits des femmes et filles rappellent régulièrement que l’absence de cadre légal clair et suffisant prive les survivantes de l’excision de tout recours judiciaire et laisse les auteurs de la pratique hors d’atteinte de la justice. Cette situation renvoie une responsabilité accrue sur les familles elles-mêmes. Ce sont elles seules qui doivent trouver la force de s’opposer à une pratique néfaste que rien, sur le plan légal et sanitaire, ne vient contredire.
C’est dans ce contexte de risques et de vulnérabilités constantes que s’inscrivent les histoires de ces mères. Sans protection légale et institutionnelle suffisante, leur refus repose uniquement sur une conviction personnelle, souvent nourrie par la bonne information et la sensibilisation.
« Je ne voulais pas que ma fille vive ce que certaines femmes de ma génération ont vécu », témoigne une mère Bamakoise. Pour elle, la décision s’est imposée après avoir entendu des récits de femmes confrontées à des douleurs, des complications ou des traumatismes liés à l’excision.
Une autre mère explique avoir dû discuter longuement avec son entourage avant de faire respecter son choix. Dans sa famille, l’excision était considérée comme une tradition qu’il fallait perpétuer. Mais elle a estimé que son rôle de mère était avant tout de veiller à la santé et au bien-être de son enfant. « Au début, certaines personnes ne comprenaient pas ma décision. On m’a dit que je risquais de déshonorer la famille. Mais j’ai préféré écouter ma conscience et protéger ma fille », raconte-t-elle.
Ce que l’excision provoque sur la santé de la femme
Ces témoignages ne relèvent pas d’une simple appréhension. L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) rappelle que l’excision ne présente aucun bénéfice pour la santé et qu’elle porte durablement atteinte à l’intégrité physique et psychologique des filles et des femmes. À court terme, la pratique peut entraîner des douleurs sévères, des hémorragies, des infections et dans certains cas, un choc pouvant mettre la vie en danger. À plus long terme, elle est associée à des complications gynécologiques et urinaires chroniques, à des complications obstétricales lors de l’accouchement ainsi qu’à des séquelles psychologiques durables telles que l’anxiété, les troubles du sommeil, le syndrome de stress post-traumatique.
C’est précisément cette réalité sanitaire, plus que le seul rejet d’une coutume ou tradition, qui pousse aujourd’hui certaines mères maliennes à s’opposer à la pratique, parfois au prix d’un isolement familial important.
Une professionnelle de santé qui assume son choix
Parmi ces femmes, une sage-femme explique qu’elle n’a pas rencontré de difficultés particulières pour faire respecter sa décision de ne pas faire exciser ses filles. Elle dit avoir d’abord échangé avec son mari, qui a compris et soutenu son choix. Lorsque certains membres de la famille ont voulu intervenir dans cette décision, elle s’est appuyée sur son expérience professionnelle et sur les connaissances acquises au cours de sa formation. Ayant été directement confrontée, dans son parcours professionnel, aux conséquences que peut entraîner l’excision, elle a entrepris de sensibiliser son entourage sur les risques liés à cette pratique.
Selon elle, les parents doivent davantage informer leurs enfants afin qu’ils puissent comprendre les enjeux liés à l’excision. Elle estime qu’une personne doit pouvoir disposer de son propre corps et prendre, lorsqu’elle est en âge de comprendre, des décisions qui la concernent. Pour cette sage-femme, l’une des façons d’avancer sans créer de divisions au sein des familles serait de privilégier le dialogue et la sensibilisation des enfants, en leur expliquant progressivement les conséquences de l’excision afin qu’ils puissent, à terme, se construire un avis éclairé.
Le prix d’un refus : le parcours d’A.T.
Le parcours de A.T., une jeune femme, illustre les difficultés auxquelles certaines mères peuvent être confrontées lorsqu’elles s’opposent à l’excision de leurs filles. A.T. raconte avoir participé, plus jeune, à une séance de sensibilisation sur les dangers liés à l’excision. Les informations reçues lors de cette rencontre l’ont profondément marquée. Quelques années plus tard, après son mariage et la naissance de sa première fille, sa belle-famille l’a informée de son intention de faire exciser l’enfant.
Elle s’est immédiatement souvenue de ce qu’elle avait appris lors de la sensibilisation. Elle a alors fait part de son désaccord à sa belle-famille et a tenté de leur expliquer les risques associés à la pratique. Mais malgré ses arguments, les membres de sa belle-famille sont restés déterminés à maintenir leur décision. Face à cette situation, A.T. leur a fait savoir qu’elle pourrait dénoncer la pratique si elle était imposée à sa fille.
Cette opposition a provoqué de nombreuses tensions et des disputes au sein de la famille. La situation a finalement contribué à la séparation du couple. Malgré les difficultés rencontrées, A.T. affirme que sa fille a finalement échappé à l’excision, un dénouement heureux, mais obtenu au prix d’un coût personnel et familial considérable, qui illustre l’isolement dans lequel se retrouvent nombre de femmes en l’absence de tout soutien institutionnel ou juridique.
Le poids de la sensibilisation
Ces témoignages montrent que le refus de l’excision ne repose pas uniquement sur un rejet de la tradition. Pour plusieurs de ces mères, il s’agit aussi d’une prise de conscience progressive. Les informations sur les conséquences possibles de l’excision, les échanges avec des professionnels de santé et les campagnes de sensibilisation ont contribué à faire évoluer leurs perceptions de cette pratique.
Pour ces femmes, dire non demande parfois du courage. Elles doivent expliquer leur choix à leurs proches, répondre aux interrogations de leur entourage, dans certains cas, faire face à des critiques ou à des conflits familiaux. Malgré ces difficultés, elles considèrent leur décision comme un engagement envers leurs filles et comme une manière de veiller à leur santé et à leur intégrité physique.
Une question qui interpelle les pouvoirs publics
Au-delà des familles, ces témoignages soulèvent une question plus large qui interpelle les décideurs publics. Comment mieux protéger les filles et accompagner les communautés dans l’abandon de l’excision qui touche encore de millions de maliennes tout en tenant compte des réalités sociales et culturelles ?
Avant tout, ces mères veulent que leurs filles puissent grandir sans subir aucune mutilation génitale féminine qu’elles considèrent comme inutile et néfaste pour leur vie et leur santé. Leurs histoires témoignent d’une évolution des mentalités et montrent que le changement peut aussi commencer au sein même des familles, même si ce changement reste pour le moment, clairement dépourvu de soutien institutionnel.
Leurs voix sont différentes et leurs parcours ne sont pas identiques mais leur message est commun : protéger leurs filles et leur permettre de grandir dans le respect de leur intégrité physique.
Adja
