À Bamako, manger dans la rue est devenu une habitude pour de nombreux citoyens. Mais lorsque les tables, les marmites et les fourneaux s’installent au bord, voire sur les caniveaux, cette pratique soulève de sérieuses interrogations concernant la santé publique et l’hygiène. Entre nécessité économique, insouciance des consommateurs et faiblesse du contrôle des autorités, le phénomène mérite réflexion.
Dans plusieurs quartiers de Bamako, il n’est pas rare de voir des vendeurs d’aliments installer leurs tables et leurs fourneaux à proximité immédiate des caniveaux. Riz, haricots, beignets, brochettes et autres plats sont ainsi préparés et vendus dans des endroits exposés à la poussière, aux eaux usées, aux déchets et aux différentes formes de pollution qui caractérisent certains espaces urbains.
Le plus préoccupant est que cette situation semble progressivement entrer dans les habitudes. Des clients s’arrêtent, achètent et consomment ces aliments sans toujours se demander dans quelles conditions ils ont été préparés. Le prix abordable et leur proximité peuvent expliquer en partie cette attitude. Pour certains habitants, acheter dans la rue est surtout une solution pratique et économique pour se nourrir rapidement.
Mais derrière cette apparente banalité se cache un véritable problème de santé publique. Les aliments exposés dans un environnement insalubre peuvent être contaminés par la poussière, les insectes ou des microbes provenant de déchets et des eaux souillées. Le manque d’eau potable pour le lavage des mains et des ustensiles, l’exposition prolongée des aliments et l’absence de conditions adéquates de conservation peuvent également augmenter les risques sanitaires.
Le problème n’est toutefois pas seulement celui des vendeurs
Ces derniers sont souvent eux-mêmes confrontés à des difficultés économiques. Pour une personne qui cherche à gagner sa vie, installer une petite table au bord d’une route ou près d’un caniveau peut apparaître comme l’une des rares possibilités de disposer d’un revenu quotidien. La question est aussi sociale : comment demander à ces vendeurs de respecter des normes d’hygiène lorsque des espaces adaptés et accessibles ne leur sont pas toujours proposés ?
La responsabilité revient également aux consommateurs. Acheter un aliment dans un environnement manifestement insalubre, c’est prendre un risque pour sa propre santé, c’est aussi contribuer à maintenir cette activité dans les mêmes conditions. Tant que les clients continueront à acheter sans se soucier du cadre dans lequel les aliments sont préparés et vendus, certains vendeurs auront peu de raisons de changer leurs pratiques.
Il y a aussi la responsabilité des pouvoirs publics. Le fait que ces installations puissent se multiplier au vu et au su de tous, constitue la source du mal. Les autorités municipales et sanitaires ont-elles suffisamment de moyens pour contrôler ces activités ? Les règles d’hygiène sont-elles réellement appliquées ? Et surtout, existe-t-il des solutions alternatives pour les vendeurs concernés ?
Fermer les yeux sur le phénomène ne fera pas disparaître le problème. De même, une simple opération de déguerpissement, sans accompagnement des vendeurs, risque de déplacer le problème plutôt que de le résoudre.
La solution pourrait passer par la création d’espaces de vente aménagés, accessibles et respectant des normes minimales d’hygiène. Les vendeurs pourraient également bénéficier de formations sur la conservation des aliments, la propreté des ustensiles et l’hygiène personnelle. De leur côté, les consommateurs doivent être davantage sensibilisés sur les risques liés à l’achat d’aliments dans des environnements insalubres.
À Bamako, la question des vendeurs d’aliments installés près des caniveaux dépasse donc le simple problème d’occupation de l’espace public. Elle révèle les difficultés économiques d’une partie de la population, les habitudes des consommateurs et les limites du contrôle public.
Se nourrir est un besoin essentiel, mais se nourrir dans de bonnes conditions demeure une bonne conduite pour entretenir sa santé. Entre le droit de gagner sa vie et le droit de la population à une alimentation saine, les autorités doivent trouver un équilibre. Car, un caniveau n’est pas un marché, encore moins une cuisine. Faire de Bamako une ville plus propre et plus saine exige que chacun, c’est-à-dire vendeurs, consommateurs et autorités, accepte d’assumer sa part de responsabilité.
Aminata Sanogo
