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Malgré les efforts de l’État et de ses partenaires, des centaines d’élèves sourds peinent à poursuivre leur scolarité au-delà du cycle fondamental. Manque d’enseignants formés à la langue des signes, insuffisance de structures et de matériels adaptés, difficultés d’orientation : le droit à l’éducation reste difficile à concrétiser.
Pour un enfant sourd au Mali, entrer à l’école ne signifie pas forcément pouvoir y rester. Au fil des années, les obstacles s’accumulent et, pour beaucoup, le Diplôme d’études fondamentales (DEF), un point d’arrêt. Lorsque les structures adaptées font défaut, que les enseignants ne maîtrisent pas suffisamment la langue des signes et que les dispositifs d’accompagnement sont inexistants, les ambitions scolaires se heurtent aux limites du système éducatif.
Selon l’Association malienne pour la promotion sociale des sourds et sourds-muets (AMASOURD), le Mali compterait environ 3 000 enfants sourds, dont seulement 932 seraient scolarisés. Des chiffres qui illustrent, selon l’association, l’ampleur du défi en matière d’accès et de maintien à l’école.
Un parcours scolaire semé d’obstacles
Les difficultés commencent souvent avec la communication. Pour suivre les cours, participer aux activités et échanger avec leurs enseignants et leurs camarades, les élèves sourds ont besoin de la langue des signes, de supports visuels et de méthodes pédagogiques adaptées. Or, tous les établissements ne disposent pas d’enseignants suffisamment formés.
Mme Diabaté Alima, enseignante à l’École pour déficients auditifs (EDA), insiste sur l’importance de la formation des enseignants. Selon elle, l’enseignement des enfants sourds exige une solide maîtrise de la langue des signes et des méthodes pédagogiques adaptées. « La qualification des enseignants en langue des signes est primordiale », estime-t-elle, soulignant les difficultés particulières auxquelles sont confrontés les enfants déficients auditifs dans leur apprentissage.
Une étude consacrée à la scolarisation des personnes handicapées auditives au Mali relève plusieurs autres obstacles : insuffisance du financement public, maîtrise insuffisante de la langue des signes par certains enseignants, particulièrement au second cycle, manque d’interprètes et de codeurs et insuffisance de matériels audiovisuels et didactiques.
Mais l’une des difficultés les plus préoccupantes demeure l’orientation des élèves après le DEF.
Quand le DEF devient un point d’arrêt
Pour les élèves entendant, l’obtention du DEF ouvre généralement la voie vers le lycée, l’enseignement technique ou la formation professionnelle. Pour les élèves sourds, cette transition reste beaucoup plus incertaine.
Moussa Keita, directeur exécutif de l’AMASOURD et président de l’Association malienne des interprètes en langue des signes, estime que la situation est particulièrement préoccupante.
Selon lui, la scolarisation des enfants sourds est en régression. Il évoque notamment la pauvreté des familles, qui doivent parfois accompagner leurs enfants chaque jour à l’école et venir les chercher, mais aussi la démotivation de certains parents face aux difficultés scolaires et le manque d’enseignants dans les matières scientifiques.
Il affirme par ailleurs que l’École pour déficients auditifs de l’Hippodrome aurait enregistré un taux d’admission nul au DEF pendant trois années consécutives, de 2024 à 2026.
Moussa Keita estime également qu’après l’obtention du DEF, 96 % des élèves sourds restent en marge du circuit scolaire, principalement en raison du manque d’enseignants qualifiés en langue des signes capables de prendre le relais dans les lycées et les centres de formation professionnelle. Ces chiffres, avancés par le responsable associatif, témoignent selon lui d’une rupture majeure entre le cycle fondamental et la poursuite des études.
Des orientations qui ne répondent pas toujours aux besoins
Depuis 2015, les élèves sourds titulaires du DEF peuvent notamment être orientés vers le Centre de formation pratique en élevage (CFPE) de Sotuba. Mais, selon l’AMASOURD, les élèves sourds orientés vers cette structure ont abandonné leur formation en raison des difficultés de communication avec leurs enseignants. Le problème dépasse donc la seule question de l’orientation. Il concerne la capacité des établissements d’accueil à assurer un enseignement réellement accessible.
« Le principal problème reste également les barrières de communication », souligne Moussa Keita. Pour les associations, orienter un jeune vers une formation sans prévoir les moyens humains et pédagogiques nécessaires revient à compromettre ses chances de réussite.
Des familles face à des choix douloureux
Derrière ces difficultés institutionnelles se trouvent des familles contraintes de faire des choix difficiles. Moussa Dissa, père de six enfants, raconte le parcours de son fils Seydou, seul enfant de la famille en situation de handicap. « J’ai six enfants, tous scolarisés. Seydou est le seul en situation de handicap. C’est un enfant très intelligent qui a fait de la première à la sixième année sans redoubler. Mais, à ce moment-là, l’EDA de Niamakoro n’avait pas de second cycle. Nous avons été obligés d’écourter ses études pour qu’il aille apprendre la menuiserie. En son temps, il a beaucoup pleuré, mais nous ne pouvions pas faire autrement », témoigne-t-il.
Pour Sitan, une jeune fille sourde, l’interruption des études signifie également renoncer, au moins provisoirement, à un projet professionnel. « J’aurais voulu continuer mes études pour devenir un jour docteur, mais malheureusement, après le DEF, les lycées et autres centres ne sont pas adaptés à nos besoins », explique-t-elle. Pour ne pas rester sans activité, elle consacre désormais une partie de son temps à la tresse.
Salif, trois ans dans la classe de 9ème année, refuse quant à lui d’abandonner l’école.« En venant toujours, je vais apprendre des choses. Mais si je reste à la maison, je vais finir dans la délinquance », affirme-t-il.
À l’inverse, les difficultés scolaires et financières poussent certains parents à envisager l’arrêt de la scolarité. M. Kanté explique avoir demandé à son fils d’arrêter après deux années passées dans la même classe. « Je n’ai pas les moyens de faire des dépenses qui ne vont aboutir à rien. J’aurais voulu que mon enfant continue, mais vu le système et ma condition financière, hélas… », regrette-t-il.
Le ministère mise sur l’éducation inclusive
Du côté des autorités, la nécessité d’améliorer l’accompagnement des élèves sourds est reconnue. Moustapha Cissé, directeur adjoint de l’Éducation préscolaire et spéciale, indique que les chiffres dont dispose actuellement le ministère font état d’environ 835 élèves sourds, dont 349 filles.
Il précise toutefois que des enfants sourds peuvent être scolarisés dans des écoles ordinaires sans être identifiés dans les statistiques du ministère. Selon lui, les élèves sourds peuvent actuellement accéder au lycée de leur choix. Il reconnaît cependant que leur parcours peut être difficile, les enseignants n’étant pas toujours suffisamment outillés pour assurer leur encadrement. « Les principales causes de l’abandon des élèves sourds sont, entre autres, l’insuffisance des structures et des matériels didactiques adaptés ainsi que le faible nombre d’enseignants formés à la langue des signes », explique-t-il.
Le ministère envisage notamment la construction de lycées au niveau des écoles Jigiya à travers le pays. Un document de politique nationale de l’éducation inclusive est également en cours d’élaboration. Sa mise en œuvre devrait prévoir la formation des enseignants, la fourniture de matériels pédagogiques adaptés et des aménagements raisonnables pour permettre aux élèves en situation de handicap de poursuivre leur scolarité avec leurs pairs. L’objectif est également de faciliter leur accès au lycée, à l’enseignement technique et à la formation professionnelle.
Former les enseignants pour ouvrir les portes du lycée
Pour la Fédération malienne des associations de personnes handicapées (FEMAPH), l’élargissement de l’offre éducative passe notamment par la formation.
Selon son président, Hadji Barry, plusieurs mesures doivent être envisagées : l’introduction de modules consacrés à la langue des signes et aux pédagogies adaptées dans les écoles de formation des maîtres et à l’ENSUP, l’application effective de la loi n°027 relative aux droits des personnes handicapées et de la Convention internationale relative aux droits des personnes handicapées.
La FEMAPH plaide également pour la création de centres de formation professionnelle au sein des écoles pour sourds, avec un système d’alternance entre théorie et pratique. Elle recommande par ailleurs l’octroi de bourses d’études et de performance aux meilleurs élèves afin de leur permettre de poursuivre leur formation dans différentes filières professionnelles.
Les associations travaillent déjà dans ce sens. L’Association malienne des sourds mobilise des ressources pour organiser des formations de courte durée destinées aux nouveaux enseignants en langue des signes. Humanité et Inclusion et Sightsavers soutiennent également des programmes de formation des enseignants, la fourniture de matériels pédagogiques et, dans certains cas, la mise à disposition de prothèses auditives.
L’Association malienne des interprètes en langue des signes mène, quant à elle, des actions de plaidoyer et de sensibilisation en faveur de la promotion de la langue des signes.
Passer de l’accès à l’école au droit d’y rester
Le débat sur la scolarisation des enfants sourds au Mali ne peut donc plus se limiter à la question de leur accès à l’école. Le véritable enjeu est désormais celui de la continuité du parcours scolaire.
Un enfant sourd qui apprend, réussit et obtient son DEF devrait pouvoir poursuivre ses études au lycée ou dans une formation professionnelle, comme les autres élèves. Or, lorsque les enseignants ne sont pas formés, que les interprètes manquent et que les structures adaptées sont insuffisantes, le diplôme d’étude fondamentale DEF peut devenir paradoxalement le début d’une nouvelle rupture. La mise en œuvre effective de la loi n°027, de la Convention internationale relative aux droits des personnes handicapées et de la future politique nationale d’éducation inclusive apparaît ainsi comme une étape déterminante.
Au-delà des infrastructures, c’est toute la chaîne éducative qui doit être pensée : formation des enseignants, langue des signes, matériels adaptés, interprétation, orientation, formation professionnelle et accompagnement des familles.
Les ambitions de Sitan, la persévérance de Salif et le parcours interrompu de Seydou montrent que la question n’est pas celle de la volonté des enfants. Elle est celle de la capacité du système à leur offrir les moyens de réussir. Au Mali, le défi n’est donc plus seulement d’ouvrir les portes de l’école aux enfants sourds. Il est de faire en sorte qu’après le DEF, ces portes restent ouvertes.
Aminata Sanogo
