Photo d’Illustration
Une fillette de deux à trois mois a perdu la vie suite à une hémorragie, quelques heures après avoir été excisée par sa propre grand-mère. Au Mali, où le taux de mutilations génitales des filles de 0 à 14 ans est de 70% selon l’Enquête Démographique et de Santé (EDS 2023–2024) et où il n’existe pas encore de loi spécifique interdisant explicitement la pratique, l’histoire d’A. T. n’est pas un fait divers isolé. C’est un appel direct à celles et ceux qui ont le pouvoir de la faire cesser.
Elle s’appelle A. T. Elle était grand-mère et fière de l’être. Sa petite-fille, née de sa belle-fille, portait son nom. Un lien de tendresse, un honneur, une continuité. C’est dans ce contexte d’affection qu’un matin, très tôt, alors que l’enfant n’avait que 2 à 3 mois, A. T. a pris une décision qui allait bouleverser sa vie et celle de toute sa famille, exciser sa petite-fille.
Une hémorragie que rien n’a pu arrêter
Ce qui devait rester un geste discret, conforme à une croyance ou une tradition transmise depuis des générations, a viré au drame humain en quelques heures. Après l’intervention, le saignement n’a jamais cessé. A. T., prise de panique, a tenté avec l’aide de son entourage de sauver l’enfant. Les efforts sont restés vains. L’hémorragie s’est poursuivie, implacable, jusqu’à emporter la fillette le jour même. Pour A. T., cette journée est devenue, dit-elle aujourd’hui, l’une des plus sombres de son existence.
Un deuil enveloppé de silence
Quand la nouvelle du décès s’est répandue dans le quartier, les questions ont fusé. Mais aucune réponse honnête n’est venue. À la place, une série d’explications commodes a circulé comme autant de rideaux tirés sur la réalité : « Elle n’avait rien, seulement de la fièvre » ; « c’était son jour » ; « c’était son destin » ; « c’est la volonté de Dieu ».
Ce silence n’était pas anodin. Il a longtemps empêché la communauté de nommer ce qui s’était réellement passé et donc de l’empêcher de se reproduire. Tant qu’une mort peut être attribuée à la fatalité, personne n’a besoin de remettre en question la pratique qui l’a causée.
D’actrice du drame à la voix qui s’élève contre l’excision
C’est peut-être ce qui rend le témoignage d’A. T. si singulier, elle n’a pas cherché à se protéger derrière ces explications. Profondément marquée par la mort de sa petite-fille, elle a pris deux décisions radicales. D’abord, l’excision a été bannie dans sa famille, sans exception. Ensuite, elle-même a cessé toute participation à cette pratique, de près ou de loin, elle qui, autrefois, en était l’une des dépositaires.
Aujourd’hui, A. T. est devenue la principale voix parmi ses proches et ses amis pour dissuader quiconque d’y recourir. D’actrice du drame, elle s’est faite messagère de sa prévention.
Une complication médicalement documentée, une protection légale insuffisante
Le parcours d’A. T. n’est pas un cas isolé ni une anomalie statistique. Selon plusieurs spécialistes de la santé, l’hémorragie figure parmi les complications les plus graves pouvant survenir à la suite d’une excision. Lorsqu’elle n’est pas prise en charge rapidement dans un cadre médical adapté, ce qui est rarement le cas, elle peut mettre en danger la vie de l’enfant voire l’emporter comme ce fut le cas ici.
Et ce drame s’inscrit dans un contexte national qui devrait alarmer bien au-delà d’un seul quartier. Selon l’Enquête Démographique et de Santé 2023-2024 au Mali, 89% des filles et femmes de 15 à 49 ans ont subi une forme de mutilations génitales féminines (MGF) soit près de huit millions de personnes et cette prévalence reste préoccupante. Pourtant, à ce jour, le Mali ne dispose toujours d’aucun texte de loi interdisant explicitement cette pratique.
Le nouveau Code pénal, entré en vigueur en 2024, sanctionne les agressions sexuelles et les violences faites aux femmes mais sans mentionner spécifiquement l’excision alors même que l’Etat a ratifié le Protocole de Maputo ou Protocole à la Charte Africaine des Droits de l’Homme et des Peuples relatif aux Droits des femmes, dont l’article 5 exige l’interdiction de cette pratique « les Etats interdisent et condamnent toutes les formes de pratiques néfastes qui affecte négativement les droits humains des femmes et qui sont contraires aux normes internationales. Les Etats prennent toutes les mesures législatives et autres mesures afin d’éradiquer ces pratiques et notamment (…) interdire par des mesures législatives assorties de sanctions toutes formes de mutilation génitale féminine, la scarification, la médicalisation et la para médicalisation des mutilations génitales féminines et toutes les autres pratiques néfastes ».
L’actualité récente rappelle combien la protection légale existante reste fragile et disputée. Depuis quelques jours, une campagne en faveur de l’excision circule largement sur les réseaux sociaux, ravivant un débat que les décès d’enfants comme la petite-fille d’A. T., devrait pourtant avoir tranché depuis longtemps. Chaque campagne en faveur de l’excision qui prospère sans réponse institutionnelle claire et forte, envoie un signal à toutes les familles hésitantes. Sur le terrain, le silence des pouvoirs publics se lit comme une forme de tolérance.
Conseils de la rédaction : Si vous ou une personne de votre entourage êtes concernées par les mutilations génitales féminines, ou si vous souhaitez obtenir des informations, de l’aide ou une orientation vers des structures compétentes, n’hésitez pas à vous rapprocher des services de santé, des services du Ministère de la Promotion de la Femme, de l’Enfant et de la Famille ou des associations spécialisées dans la lutte contre l’excision et les mutilations génitales féminines au Mali.
Adja
