La première édition du forum panafricain des médias (FOPAME) s’est tenue à Bamako, du 3 au 6 juin 2026, autour du thème : « Unir les voix, renforcer les liens entre les médias d’Afrique ». Initiée par la Maison de la Presse du Mali, cette rencontre visait à promouvoir un narratif africain souverain à travers le renforcement de la coopération entre les médias du continent.
Lors des troisièmes et quatrièmes journées, le panel consacré aux « Médias, réseaux sociaux et intelligence artificielle », tenu le samedi 6 juin, plusieurs experts ont partagé leurs analyses sur les défis et opportunités liés à l’évolution de l’environnement médiatique africain. Parmi eux, Mme Dado Camara, présidente de l’Alliance des professionnelles de la presse écrite du Mali (APPEM), directrice de publication et formatrice en journalisme des droits humains, est intervenue sur la problématique de la « désinformation genrée en contexte de conflits, d’évolution des technologies numériques et de l’intelligence artificielle.
Dans son exposé, elle a d’abord défini la désinformation genrée comme une forme de manipulation de l’information fondée sur le genre et le sexe, utilisant des stéréotypes, des récits mensongers ou trompeurs visant particulièrement les femmes et leurs droits. Selon elle, dans les contextes de crise, ce type de désinformation exploite les normes sociales, les traditions et certaines croyances pour rendre les fausses informations plus crédibles. Pour elle, ces contenus contribuent à renforcer la peur, la stigmatisation et les divisions sociales, tout en affectant la confiance envers les institutions et l’accès aux services sociaux de base. À titre d’exemple, elle a cité les fausses informations sur la contraception ou la grossesse, destinées à décourager les femmes et les jeunes filles à fréquenter les structures sanitaires. Elle a également évoqué les rumeurs prétendant que les campagnes de vaccination rendraient les filles stériles, avec des conséquences potentiellement graves pour la santé publique. Elle soulignera que la désinformation genrée reste souvent reléguée au second plan face aux préoccupations liées à la sécurité, à la défense, à la géopolitique ou encore aux crises sanitaires. Pourtant, a-t-elle estimé, elle constitue une menace sérieuse pour les droits humains et la participation des femmes à la vie publique.
Elle a également mis en avant la faible connaissance des droits humains au sein de la population comme l’un des facteurs favorisant la propagation de ce phénomène. « Les textes de loi protégeant les droits des personnes et des communautés demeurent largement méconnus », a-t-elle expliqué, rappelant que la désinformation genrée cible principalement les droits fondamentaux des femmes et des filles. Pour illustrer ses propos, elle a évoqué le cas des femmes engagées dans le coaching en ligne ou la sensibilisation contre les violences basées sur le genre. Selon elle, les campagnes de désinformation ne s’attaquent généralement pas à leurs idées, mais plutôt à leur vie privée, leur apparence physique ou leur sexualité, dans le but de les discréditer et de les exclure de l’espace public. Concernant le Mali, l’intervenante estime que la désinformation genrée agit comme un véritable « multiplicateur de menaces ». En alimentant les stéréotypes et les discours discriminatoires, elle contribue à aggraver les inégalités existantes, fragilise davantage le tissu social et peut favoriser l’émergence de nouvelles formes de violences basées sur le genre, a-t-elle indiqué. Abordant la question de l’intelligence artificielle, la présidente de l’APPEM a décrit cette technologie comme un « couteau à double tranchant ». D’un côté, elle offre des outils performants pour la vérification de l’information et la détection rapide des contenus trompeurs. De l’autre, elle facilite la création massive de faux contenus, notamment à travers des montages, des images ou des vidéos manipulées visant à nuire à la réputation des femmes. « L’intelligence artificielle augmente considérablement l’échelle, la rapidité et la personnalisation de la désinformation genrée », a-t-elle averti, soulignant que cette évolution technologique représente un défi majeur pour les médias et les acteurs de la société civile. Face à cette situation, notre interlocutrice a formulé plusieurs recommandations. Elle a notamment plaidé pour le renforcement des initiatives communautaires de sensibilisation et de veille contre les fausses informations, particulièrement celles diffusées sous forme vocale dans les cercles familiaux et communautaires. Elle a également appelé à renforcer les capacités des professionnelles des médias, à encourager la création de réseaux de solidarité entre journalistes, influenceurs et créatrices de contenus ainsi qu’à améliorer les mécanismes de signalement des campagnes de désinformation ciblant les femmes. Avant d’insister sur la nécessité de doter les instances de régulation des moyens nécessaires pour faire retirer rapidement les contenus portant atteinte à la vie privée et à la dignité des femmes.
Au-delà des enjeux technologiques, les échanges du FOPAME 2026 ont mis en évidence l’importance d’une mobilisation collective des médias africains pour lutter contre les nouvelles formes de désinformation et promouvoir un espace numérique plus sûr, inclusif et respectueux des droits humains.
Adja
