Au Mali, parler de sexualité avec les adolescents demeure un sujet sensible. Dans de nombreuses familles, les discussions sur la puberté, les relations affectives, la reproduction ou encore les infections sexuellement transmissibles (IST) sont souvent évitées par pudeur, par tradition ou par conviction religieuse. Pourtant, les réalités ont changé.
Aujourd’hui, les adolescents ont accès, grâce à leurs téléphones portables et à Internet, à une quantité impressionnante d’informations sur la sexualité. Qu’on le veuille ou non, ils découvrent ces sujets sur les réseaux sociaux, les moteurs de recherche, les plateformes vidéo ou les applications de messagerie. Le véritable défi n’est donc plus de leur cacher ces informations, mais de s’assurer qu’elles soient exactes, adaptées à leur âge et conformes aux réalités scientifiques.
Selon le Fonds des Nations Unies pour la population (UNFPA), le Mali est un pays particulièrement jeune, avec près de la moitié de sa population âgée de moins de 15 ans. Pour les spécialistes, cette réalité fait de la santé sexuelle et reproductive des adolescents un enjeu majeur de santé publique et de développement.
Internet est devenu le premier conseiller de nombreux adolescents
Il suffit aujourd’hui de quelques secondes pour qu’un adolescent trouve des réponses à toutes les questions qu’il se pose sur la sexualité. Mais Internet n’est pas un médecin. Entre vidéos sensationnalistes, influenceurs, conseils non vérifiés et fausses croyances largement partagées sur les réseaux sociaux, beaucoup de jeunes peinent à distinguer les informations fiables des contenus trompeurs. Pour les professionnels de santé, ce vide laissé par les familles et parfois par l’école est progressivement occupé par les réseaux sociaux. « Le silence des adultes n’empêche pas les jeunes de s’informer »
Pour M. Moulaye Diarra, gynécologue-obstétricien exerçant à Bamako, le principal danger réside dans l’absence de dialogue. Et d’ajouter que :« Beaucoup de parents pensent que parler de sexualité encourage les rapports sexuels précoces. Pourtant, les recherches montrent qu’une éducation adaptée à l’âge permet surtout aux jeunes de mieux comprendre leur corps, de retarder les comportements à risque et de prendre des décisions plus responsables. »
Le spécialiste rappelle que la puberté est une étape naturelle qui mérite des explications. « Les premières règles chez une fille, les changements hormonaux chez un garçon ou les interrogations sur les relations affectives ne devraient jamais être des sujets de honte. Les adolescents ont besoin d’être accompagnés, pas laissés seuls face à Internet », explique-t-il.
Une question de santé publique
Selon Mme Maïga Awa Sylla sage-femme spécialisée en santé reproductive, la santé sexuelle ne se limite pas aux rapports sexuels. Elle comprend également la connaissance du corps, la puberté, l’hygiène menstruelle, le consentement, la prévention des violences sexuelles, des infections sexuellement transmissibles et des grossesses précoces.
L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) rappelle que les adolescentes enceintes présentent davantage de risques de complications pendant la grossesse et l’accouchement que les femmes âgées de 20 à 24 ans. Les nouveau-nés issus de grossesses précoces sont également plus exposés à la prématurité et au faible poids à la naissance. Au Mali, où la population est majoritairement jeune, ces enjeux concernent directement le système de santé et l’avenir du pays.
Les parents restent les premiers éducateurs
Pour Mme Maïga Awa Sylla sage-femme spécialisée en santé reproductive, les parents ne doivent pas abandonner leur rôle éducatif. « Beaucoup de jeunes n’osent pas poser leurs questions à leurs parents parce qu’ils craignent d’être réprimandés. Ils se tournent alors vers leurs amis ou vers Internet, où circulent malheureusement beaucoup de fausses informations. »
Selon elle, expliquer à un adolescent le fonctionnement de son corps, les changements liés à la puberté ou les risques des infections sexuellement transmissibles ne revient pas à l’encourager à avoir une activité sexuelle. « Au contraire, une information fiable permet aux jeunes de faire des choix responsables et de mieux se protéger. »
Le psychologue appelle à instaurer la confiance
Aux dires de M. Diarra Souleymane, psychologue clinicien, le principal obstacle reste la peur de dialoguer. « Les adolescents ont des questions. Lorsqu’ils ne trouvent pas de réponse auprès des adultes, ils vont les chercher ailleurs. Il est préférable qu’un jeune reçoive une explication scientifique de ses parents ou d’un professionnel de santé plutôt qu’une rumeur diffusée sur les réseaux sociaux. »
Il recommande aux familles d’aborder progressivement ces sujets, avec des mots simples, dans le respect des convictions familiales et des valeurs culturelles.
Entre traditions et révolution numérique
La pudeur occupe une place importante dans la société malienne. Cependant, plusieurs sociologues estiment que les habitudes de communication doivent évoluer face aux transformations du monde numérique. Les adolescents d’aujourd’hui vivent dans un environnement connecté où les informations circulent sans frontières. Les empêcher totalement d’accéder à des contenus sur la sexualité est devenu pratiquement impossible. Ceci étant, la véritable responsabilité consiste désormais à leur apprendre à reconnaître les sources fiables et à développer leur esprit critique.
Quel rôle pour l’école ?
De nombreux professionnels plaident pour une éducation à la santé adaptée à l’âge des élèves. Il ne s’agirait pas d’encourager les rapports sexuels précoces, mais d’expliquer le fonctionnement du corps humain, les changements liés à la puberté, les règles d’hygiène, le respect de soi et des autres, le consentement et la prévention des infections.
Briser le tabou pour mieux protéger les adolescents
Le véritable enjeu n’est plus de savoir si les adolescents auront accès à des informations sur la sexualité. Ils y ont déjà accès, chaque jour, à travers leurs téléphones et les réseaux sociaux.
La question est désormais de savoir qui leur fournira ces informations : des professionnels de santé, des parents et des enseignants, ou des internautes anonymes diffusant parfois des contenus inexacts.
Briser le tabou ne signifie pas renoncer aux valeurs culturelles, religieuses ou éducatives du Mali. Il s’agit plutôt d’ouvrir un dialogue responsable, fondé sur des données scientifiques et adapté à l’âge des jeunes.
Aminata Sanogo
