La stigmatisation des femmes vivant avec le VIH demeure une réalité préoccupante au Mali. Malgré les avancées médicales et les efforts de sensibilisation, de nombreuses femmes séropositives continuent de faire face au rejet, à la discrimination et au silence imposés par la peur du jugement social. Au-delà de la maladie, c’est souvent le poids des normes sociales, des inégalités de genre et des idées reçues qui alourdissent leur quotidien. L’enquête démographique et de santé du Mali 2023–2024 rapporte que la stigmatisation intériorisée et vécue a une incidence négative sur la santé physique et mentale ainsi que le bien-être des personnes vivant avec le VIH, constituant aussi des facteurs structurels de l’épidémie du VIH.
L’article 10 de la Constitution du Mali du 22 juillet 2023 dispose : «L’éducation, la formation, le travail, le logement, les loisirs, la santé, la protection sociale, l’alimentation et l’accès à l’eau constituent des droits reconnus ». Pourtant, dans la réalité, l’accès effectif à certains de ces droits, notamment à la santé, demeure un défi pour les nombreuses personnes vivant avec le VIH au Mali.
Selon une publication du 1er décembre 2025 de Studio Tamani, Dr Ichiaka Moumine Koné, secrétaire exécutif du haut conseil national de lutte contre le Sida (HCNLS), a indiqué que 4 003 nouvelles infections ont été enregistrées en 2024, contre 5 800 en 2022, soit une baisse significative. Concernant la prévention de la transmission mère-enfant, 4 361 femmes enceintes séropositives étaient attendues dans les structures de prise en charge cette année. Toutefois, seulement 2 003 ont effectivement été mises sous traitement, soit un taux de couverture de 46 %, selon Dr Koné.
La stigmatisation, un frein majeur à la prise en charge
Au-delà des chiffres, la stigmatisation reste une réalité douloureuse pour les personnes vivant avec le VIH.
T K, personne vivant avec le VIH sida a Koulikoro, confie qu’elle vit dans la peur du rejet : « Je souffre du regard des autres. La stigmatisation continue. Je préfère me taire plutôt que d’être rejetée par ma famille et mon entourage. Ma relation a été détruite à cause de mon statut sérologique. »
Son témoignage illustre la réalité de nombreuses femmes. Au-delà de la maladie, elles affrontent la discrimination, la rupture familiale et parfois la perte de moyens de subsistance.
Pour Amadou Simaga, secrétaire exécutif régional du haut conseil de lutte contre le Sida, la stigmatisation peut compromettre la continuité des soins :
« Une personne stigmatisée subit toujours des dégâts : cela peut aller jusqu’à l’abandon du traitement, au rejet par la famille, à l’isolement total… et parfois, malheureusement, à la mort ». Il rappelle que le VIH est une maladie chronique qui nécessite un accompagnement constant. Dans un environnement défavorable, les conséquences peuvent être graves. Il a insisté sur l’importance de la gratuité et de l’accessibilité des antirétroviraux (ARV) à tous les niveaux ainsi que sur l’accompagnement social. « Le VIH ne se transmet pas facilement. Les personnes vivant avec le VIH ont besoin d’être soutenues et aimées afin de reprendre confiance en elles, d’accepter leur état de santé et de suivre correctement leur traitement pour vivre longtemps et éviter toute transmission », a-t-il souligné.
Les femmes, premières victimes des inégalités structurelles
Pour Bréhima Ely Dicko, sociologue, la vulnérabilité des femmes face au VIH au Mali demeure un défi majeur. Les facteurs sociaux pèsent souvent plus lourd que les facteurs biologiques.
Les violences sexuelles, les mariages précoces et la dépendance économique figurent parmi les principales causes de vulnérabilité. Les violences limitent la capacité des femmes à négocier des rapports protégés. Bien que le Mali ait ratifié plusieurs conventions internationales, nombre de violences restent confinées à la sphère domestique et sont insuffisamment prises en charge.
Les mariages précoces exposent les jeunes filles à des partenaires beaucoup plus âgés et augmentent les risques de violences et d’infection.
À cela s’ajoute la dépendance économique. Le manque d’autonomie financière pousse certaines femmes vers des relations de survie, parfois assimilées à de la prostitution, qu’elle soit dite « de luxe » ou non. Cette dépendance rend difficile la rupture avec un partenaire, même lorsque la relation présente un risque sanitaire.
Inégalités d’accès à l’information et aux soins
Les inégalités de genre influencent également l’accès à l’information et aux services de santé. Entre Bamako et les zones rurales, la couverture médiatique et sanitaire varie considérablement. Les femmes instruites et vivant en milieu urbain, disposent généralement de plus d’informations.
Les radios communautaires jouent un rôle essentiel, mais dans de nombreuses localités, l’insécurité et le manque de ressources humaines ont fragilisé les centres de santé. Certains établissements manquent de personnel et de médicaments, limitant l’accès aux soins, notamment pour les femmes.
Malgré les garanties constitutionnelles en matière d’égalité, les rapports sociaux restent marqués par une hiérarchie de genre. Dans bien des cas, les femmes demeurent subordonnées aux hommes, ce qui limite leur pouvoir de décision sur leur propre corps, notamment en matière d’utilisation du préservatif.
Facteurs biologiques et vulnérabilité des jeunes filles
Dr Siby Sidi, chargé de projet à l’association Kénédougou, rappelle que la vulnérabilité des femmes s’explique aussi par des facteurs biologiques, sociaux et économiques.
Sur le plan biologique, l’anatomie féminine joue un rôle important. Lors des rapports hétérosexuels, la muqueuse vaginale et cervicale, plus étendue et fragile, est davantage exposée aux micro-lésions qui peuvent constituer des portes d’entrée pour le virus.
La charge virale, c’est-à-dire la quantité de virus présente dans le sang et les liquides biologiques, influence également le risque de transmission. En l’absence de traitement, une charge virale élevée chez un partenaire infecté augmente considérablement le risque de contamination. Les adolescentes et les jeunes filles sont particulièrement vulnérables, leur appareil reproducteur étant encore en développement, ce qui accroît biologiquement le risque d’infection lors de rapports non protégés.
Investir dans les femmes pour freiner l’épidémie
Pour Fatoumata Traoré, spécialiste des questions de genre, le VIH ne doit pas être perçu uniquement comme un virus, mais comme le produit d’un système d’inégalités.
Les violences, les mariages forcés ou précoces, le sororat et la dépendance économique réduisent la capacité des femmes à négocier des relations sexuelles protégées. Elle a souligné également la faible application des lois protectrices, notamment celles relatives au consentement au mariage. Même lorsque des recours judiciaires sont engagés, obtenir justice reste difficile.
Selon elle, l’accès théorique aux services ne garantit pas l’accès réel, en raison des obstacles sociaux et économiques. « Investir dans l’autonomisation des femmes est l’une des stratégies les plus rentables. Chaque investissement dans les femmes permet de réduire les nouvelles infections, les coûts futurs des traitements antirétroviraux et les décès évitables », a-t-elle conclu.
Malgré des progrès notables dans la réduction des nouvelles infections, la lutte contre le VIH au Mali reste indissociable du combat contre la stigmatisation et les inégalités de genre. L’effectivité du droit à la santé garantie par la Constitution, passe aussi par un changement social profond.
Adja
