Au Mali, au seuil de chaque nouvel an ou de la saison pluvieuse, on annonce des sacrifices par des personnes détentrices d’un certain savoir. Des sacrifices qui, avec l’aide de Dieu, assureront une année radieuse et de bonne pluviométrie, disent-elles. Ainsi, cette année, des gens se sont prononcés et une partie de la population s’active tandis qu’une autre se retient. A tort ou à raison, chaque tendance avance des arguments et le recours à l’avis des religieux édifient davantage.
« Pour une année radieuse ou une saison pluvieuse harmonieuse, je suis de près les prédictions des connaisseurs (marabouts, voyants…) afin de m’acquitter des sacrifices annuels, voire saisonniers. Ces sacrifices ou prédilections peuvent varier d’une année à l’autre. Ils peuvent porter sur des plantes qui servent à se laver, des tresses à faire ou sur des objets comme des pièces de monnaie. Il en est de même cette année où des gens sont invités à faire des offrandes aux orphelins et à se laver par des feuilles de » Zaban », 3 fois pour les hommes et 4 fois pour les femmes », dévoile, Mounaïsa, une mère au foyer. Et d’assurer de s’exécuter à chaque fois. Mieux, dévoile-t-elle, ceux destinés à assurer une bonne pluviométrie de l’hivernage en cours qui sera accompagné de plusieurs aléas, selon les mêmes sources.
Quant à Drissa, chef de famille et père de plusieurs enfants, il dira : « Rien n’est de trop pour se protéger ou protéger sa famille. Que ce soit pour le nouvel an ou pour se prévenir des méfaits de la saison pluvieuse, dès que j’entends les échos, je cherche à effectuer le nécessaire et souvent en mettant la pression sur ma femme ».
Cependant, si tel est l’avis d’une tendance des personnes interrogées, il faut signaler qu’une autre se réserve et voit les choses différemment.
Des populations peu favorables
« J’ai toujours entendu parler des prédictions et l’annonce des offrandes au seuil du nouvel an surtout à l’ère des réseaux sociaux de nos jours. Mais moi, je n’ai jamais prêté attention. Ce n’est pas que je n’y crois pas, seulement, je me dis que les bénédictions peuvent suffire », dira Abdoulaye, père de famille.
Pour Bouba, célibataire : « Je n’ai jamais vu mes parents effectuer de sacrifices annuels ou saisonniers. C’est vrai qu’il y a des moments où chacun est imprégné des annonces que ce soit de bouche à oreille, soit par les réseaux sociaux, voire des radios, mais, ce n’est pas dans mes pratiques », avoue-t-il.
Pour Djénéba, une jeune influenceuse, elle dit ne jamais prendre au sérieux ou effectuer tout ce que l’on raconte comme sacrifices annuels ou saisonniers. Seulement, elle est certaine qu’à chaque annonce, on constate une rareté ou l’augmentation du coût des objets prédits sur le marché. Il en était pour les feuilles de » Zaban » en début de l’année.
A ces témoignages, difficile d’interroger ou d’être en contact avec des personnes détentrices du savoir en question. Toutefois, des religieux livrent leur point de vue.
Qu’en est-il sur le plan religieux et quelle est l’attitude à adopter ?
Cette question, nous l’avons plutôt posée au Chancelier Jean Marie Djibo de l’archidiocèse de Bamako, Paroisse sacré- cœur et à l’imam adjoint de la grande mosquée de Torokorobougou, président du groupement des jeunes spirituels musulmans de la commune V, Hamidou Mohamed Moussa Diallo.
Le chancelier, Jean Marie Djibo édifie selon la religion chrétienne. De ses explications : « Dans de nombreuses régions du Mali, comme dans d’autres contrées d’Afrique, il est courant de constater, à l’orée du nouvel an ou à l’approche des saisons pluvieuses, l’émergence de prédictions et de pratiques rituelles. Des personnes, souvent considérées comme détentrices d’un certain savoir ancestral ou spirituel, annoncent des sacrifices censés garantir, avec l’aide des puissances invisibles, une année favorable, une saison abondante ou une protection contre les calamités. Ces pratiques, profondément ancrées dans les cultures locales, témoignent d’un désir universel : celui de vivre en harmonie avec les éléments, d’éviter le malheur et de recevoir la bénédiction des forces supérieures. Toutefois, pour le croyant catholique, il est essentiel d’évaluer ces pratiques à la lumière de la foi chrétienne, dans le respect des personnes et de leurs traditions, mais aussi avec la clarté doctrinale que requiert la vérité évangélique ». Et d’ajouter : « La foi chrétienne enseigne de manière claire et définitive que le seul sacrifice agréé par Dieu pour le salut du monde est celui du Christ, offert sur la croix. Le sacrifice de la messe en est la mémoire vivante et sacramentelle. Il a dit : faites ceci en mémoire de moi. L’Église ne célèbre pas un nouveau sacrifice, mais actualise, dans chaque eucharistie, celui du Christ ». Ainsi, poursuit-il : « Pour le croyant chrétien, le temps, les saisons, la pluie, la lumière, les vents… tout appartient à Dieu. Le Créateur gouverne l’univers avec sagesse. Le Christ lui-même a apaisé la tempête et les psaumes célèbrent le Dieu qui « donne la pluie en son temps » (Jérémie 5, 24). Le chrétien ne sacrifie donc pas aux esprits pour obtenir la pluie ou pour avoir une année de grâce : il prie le Père avec confiance, il bénit la terre, il offre sa vie comme un sacrifice spirituel à la suite du Christ, il travaille avec ardeur et il demande à Dieu le Père, dans la foi, ce dont il a besoin ». Et de se référer aux paroles de Jésus lui-même qui disait à ses disciples : « Ne vous inquiétez donc pas du lendemain… Cherchez d’abord le Royaume de Dieu et sa justice et tout cela vous sera donné par surcroît » (Matthieu 6, 33). Ainsi, dans l’Eglise, à l’approche des grands moments de la vie, comme la fin de l’année, les saisons pluvieuses, des célébrations sont organisées dans les Églises pour confier à Dieu ces moments forts, ces saisons à venir. Il y a les pratiques des prières communautaires pour la pluie, des bénédictions des semences et aussi des actions de grâce pour les récoltes. Il ne s’agit pas de rites magiques, mais d’actes de foi qui expriment notre dépendance filiale au Dieu vivant ».
Quant à la question de savoir l’attitude à adopter, le chancelier Jean Marie Djibo énumère quelques-unes pour le croyant catholique à savoir : Rejeter toute forme de syncrétisme, qui mêlait sacrifices occultes et foi chrétienne, participer pleinement à l’eucharistie, source et sommet de toute vie chrétienne, prier Dieu avec confiance, notamment par les neuvaines, les bénédictions, les prières communautaires pour les saisons et vivre les œuvres de miséricorde envers le prochain surtout envers les plus vulnérables.
L’imam adjoint de la grande mosquée de Torokorobougou, président du groupement des jeunes leaders spirituels musulmans de la commune V, Hamidou Mohamed Moussa Diallo, analyse selon l’islam. Il commence par réciter des versets coraniques notamment la sourate 31 « Loukman », verset 34 dans lequel, Dieu précise que nul ne peut prédire ce que doit arriver demain. Seul Dieu a ce monopole, dit-il. Et d’admettre, toutefois que Dieu peut révéler à certains notamment des prophètes et des fervents croyants, des choses cachées. Mais, ces personnes dans la majorité n’énoncent pas des sacrifices annuels ou saisonniers. Elles font plutôt des bénédictions ou effectuent en toute modestie des sacrifices afin de prévenir en cas de catastrophes. Cette pratique, dit-il : « Nous avons appris de nos parents et des personnes susmentionnées »
A ce passage, l’imam Diallo profite pour étaler les bienfaits des sacrifices selon l’islam. Ainsi, dévoile-t-il : « Le prophète, Mohamed (PSL) a dit dans plusieurs hadiths de faire des sacrifices, car ils peuvent être des barrières entre une personne et plusieurs aléas de la vie. Ils la rapprochent de Dieu. Aussi, il dit qu’après qu’à la mort d’une personne, toutes ces choses s’arrêtent sauf les sacrifices effectués en son nom », a-t-il ajouté pour dire à quel point les sacrifices sont admirables, selon l’islam surtout ceux effectués en toute modestie dans la discrétion.
En effet, loin de contester l’avis de ceux qui prédisent ou qui croient en des prédictions en annonçant des sacrifices, l’imam Diallo rappelle la voie souhaitée par l’islam. Celle de privilégier des sacrifices en toute discrétion, tel que faisait le prophète Mohamed (PSL) en toute occasion. S’agissant de la saison pluvieuse, il est arrivé que le prophète fasse des bénédictions pour une bonne saison pluvieuse dans la mosquée Masjidoul Ghama-ma dans le nord-est de Médine. Ce passage est connu de la plupart des musulmans qui font aussi des bénédictions et prières à chaque saison pluvieuse dans des mosquées ou au seuil du nouvel an. Quant aux sacrifices, ils sont toujours récompensés, a-t-il conclu.
A ces analyses, nous comprenons aisément les avis des uns et des autres. Ce qui nous amène à recommander à tout croyant de s’atteler aux exigences de sa confession religieuse tout en respectant le choix de tout un chacun.
Alimatou Djénépo
