En janvier 2025, le Mali comptait 2,20 millions d’utilisateurs âgés de 18 ans et plus utilisant les médias sociaux, ce qui équivaut à 18,8% de la population totale âgée de 18 ans et plus, selon les statistiques rapportées par DataReportal sur l’état numérique au Mali. Dans cette démographie numérique, 25,1% des utilisateurs des médias sociaux étaient des femmes, tandis que 74,9% étaient des hommes. Cette tendance fait des médias sociaux, un espace d’expression important et de diffusion instantanée de discours à caractère haineux, violent et discriminatoire, affectant au quotidien des droits humains individuels et collectifs.
Dr Moussa Coulibaly, Professeur de Sociologie au Département des Sciences Sociales de l’Ecole Normale Supérieure de Bamako explique que les réseaux sociaux sont devenus « un terrain d’affrontements, de règlements de compte où toutes les insanités verbales sont proférées à longueur de journée. Les acteurs de ces propos malsains sont généralement des jeunes femmes et filles qui se livrent à ce genre de comportements au quotidien ».
Ascofaré Rokiatou, Présidente du Conseil Local de la Jeunesse de Korofina constate que les messages de haine attirent malheureusement plus de gens. Les auteurs veulent avoir plus de vues sur les réseaux sociaux.
Abdoulaye Guindo, journaliste et Coordinateur de la plateforme « Benbéré », dira « qu’avant l’avènement des réseaux sociaux, les gens parlaient à des voisins, amis, mais vu que les réseaux sociaux amplifient les voix, ils ont continué à contribuer à régler certains problèmes. Donc, les jeunes filles pensent que c’est un endroit où il faut venir crier sa haine en prononçant des discours de haine contre des amies, collègues, etc. En un mot, les réseaux sociaux sont vus comme un recours pour déverser sa haine, ses peines. C’est devenu un nid de lamentations pour les gens », a-t-il déclaré.
Il continue et avertit : « malheureusement, cela ne devait pas être le cas parce qu’on peut prononcer des mots ou des discours de haine partout, ceux-ci peuvent disparaitre. Mais sur les réseaux sociaux, ces mots et discours haineux restent à jamais. Sous l’effet de la colère, quand vous postez des mots de haine, ça peut vous rattraper et si vous regrettez, c’est trop tard, même si vous supprimez, ça reste. Donc, les utilisateurs doivent faire attention et savoir que les réseaux ne sont pas très agréables pour propager des discours de haine parce qu’ils peuvent avoir des impacts négatifs sur l’auteur et d’autres personnes contre lesquelles est ils sont destinés ».
Pour Dr. Moussa Coulibaly, Professeur de Sociologie au Département des Sciences Sociales de l’Ecole Normale Supérieure de Bamako, « les causes de ces sorties sur les réseaux sociaux révèlent en général, la jalousie, le chantage et autres règlements de compte motivés par l’égoïsme. Les jeunes femmes y entretiennent des réseaux d’intérêts et d’influences », a-t-il affirmé. Il arrive donc que pour des raisons d’intérêts, la rivalité entre individus entraîne dans la violence verbale ou psychologique, rajoute-t-il. Selon lui, les conflits en général, particulièrement entre jeunes femmes, ont changé de terrain. Ce n’est plus le cercle familial, les lieux de manifestations, baptêmes ou mariages, mais les réseaux sociaux, a-t-il dit.
L’impact communautaire
En ce penchant sur les conséquences, Ascofaré Rokiatou, Présidente du Conseil Local de la Jeunessse de Korofina estime que la haine sur les réseaux sociaux détruit l’éducation, la culture, les valeurs humaines. « Parce que très généralement, ce qu’on vous a dit à la maison, ce n’est pas ce que vous voyez sur les réseaux sociaux. Au finish, vous aurez deux éducations et cela a tendance à influencer plus sur l’éducation reçue à la famille » déplore-t-elle.
Dr Moussa Coulibaly, Professeur de Sociologie dira que ces messages de haine sont plus dangereux pour tout le monde et pour la société. A cet effet, il les classe en quatre parties. D’abord, ils sont dangereux pour l’éducation des enfants et des adolescents : les enfants et les adolescents vont avoir tendance à considérer comme normales les réactions des adultes sur les réseaux sociaux. Ils peuvent être amenés à prendre des exemples sur des sorties qui sont à l’opposé de la morale et des bons comportements. Secundo, des conséquences psychologiques et morales qui peuvent marquer ou même détruire la renommée d’une personne en créant un traumatisme chez elle. Les insultes et autres attaques verbales peuvent être une atteinte à la santé mentale et psychologique de ceux ou celles contre qui elles sont proférées. Tertio, les insultes peuvent fragiliser les équilibres sociaux, le tissu social. Car, au déla des familles, ces insultes peuvent mettre en conflit des individus ou des groupes sociaux. Et enfin, les organisations ou associations qui investissent dans le cadre de la paix sociale et de la réconciliation pour sensibiliser les usagers des réseaux sociaux en communiquant sur les dangers du mauvais usage des réseaux sociaux.
Mme Diawara Bintou Coulibaly, Présidente de l’Association pour le Progrès et la Défense des Femmes Maliennes (APDF), rejoint les précédents intervenants en insistant que les discours et comportements à caractère haineux et violent sur les réseaux sociaux dépendent de l’éducation des utilisateurs, de leurs situations familiales, de leur parcours et position sociaux. A ceux-ci, elle ajoute les préjugés, la trahison entre les amoureux, la jalousie, la mésentente entre les parents. Selon la Présidente de l’APDF, d’autres conséquences des discours violents et haineux sur les réseaux sociaux peuvent être aussi la dislocation de la famille, la dépravation des mœurs, la violence entre les enfants, le mauvais comportement des enfants, le divorce. Il est donc important de contrôler la fréquentation des enfants, leurs téléphones, etc., a-t-elle prévenu.
Miser sur l’éducation des publics aux médias et à l’information
Abdoulaye Guindo a noté qu’à « Benbéré », il y a l’éducation aux médias à travers des formations. Dans leurs formations, ils incluent toutes les cibles qu’elles soient jeunes, hommes, femmes, leaders d’opinion, enseignants, journalistes, etc. En plus des formations, ils produisent des articles sur les discours de haine, leurs inconvénients et conséquences sur la personne et la société. Aussi, il y a des vidéos de sensibilisation, d’éducation sur les effets négatifs des discours de haine. Pour lui, ce sont les actions qui visent à atténuer les effets négatifs des discours de haine.
Ascofaré Rokiatou, Présidente du Bureau local du CNJ à Korofina, préconise de ne pas partager ces genres de message afin de limiter sa portée en termes de visibilité. Elle conseille de bloquer ou stopper les messages haineux afin de limiter leur circulation en ligne.
Les limites de la répression sur les réseaux sociaux
Maître Cheick Oumar Konaré, Avocat au Barreau du Mali explique que les discours haineux, régionalistes, racistes et autres sont punis par la loi malienne, notamment l’article 58 du Code pénal. Il en va de même avec les injures et diffamations, punies à la fois par le Code pénal, la loi de 2000 sur la presse et la loi de 2019 sur la cybercriminalité.
Il poursuit que cette dernière loi a permis d’installer une juridiction spéciale contre les infractions de cybercriminalité. Il y a eu beaucoup d’avertissements, d’arrestations et de détentions, mais les infractions se poursuivent sur les réseaux sociaux, a-t-il rappelé. Il faut en déduire que la répression seule ne suffira pas à éradiquer cette forme de criminalité, il faut y ajouter une grande dose de pédagogie, surtout de la part des magistrats et de la société civile, a-t-il ajouté. Il faudra aussi trouver un moyen technologique de bloquer les comptes qui ont pour habitude de commettre des infractions aux lois, a-t-il laissé entendre.
Par ailleurs, Dr Moussa Coulibaly, Professeur de sociologie à l’ENSUP de Bamako, estime que la sensibilisation a démontré ses limites au Mali. « C’est pourquoi l’action des autorités de la cybercriminalité est fortement encouragée et appréciée », a-t-il conclu.
La Présidente du Conseil Local de la Jeunesse de Korofina, Ascofaré Rokiatou invite les utilisatrices et utilisateurs des réseaux sociaux à faire attention, car la jeunesse malienne a beaucoup à offrir que ces messages de haine. « Être jeune, c’est un avantage, un atout. Les jeunes doivent essayer de créer ou publier des choses positives qui peuvent aider les cadets, les enfants pour un monde meilleur. Tout ce qui est publié sur les réseaux sociaux, y reste », a-t-elle martelé.
Adja
Ce reportage est publié avec le soutien de Journalistes pour les Droits Humains (JDH) au Mali et NED
